CHAPITRE XI
Lorsqu’il revint de la remise du faubourg Saint-Antoine, Thierrois n’eut pas assez de courage pour rentrer chez lui, une mansarde proche de la rue de l’Enfer, à proximité des Enfants Assistés. Il n’envisageait pas plus d’aller chez la mère Bachelin, où les Richelet avaient su le dégotter pour lui remettre cet enfant, source de tous ses malheurs.
Le bal de la Chartreuse, proche de l’Observatoire, lui parut un endroit propice pour un homme traqué par de dangereux scélérats. On y dansait tard dans la nuit, grisettes et étudiants menant grand tapage. C’était l’annexe du Prado, autre bal du côté de la Cité. Mais ici régnaient la plus grande licence et une cacophonie sans exemple. Des instruments classiques jouaient mais on tapait joyeusement sur des objets inattendus, des enclumes, des tuyaux de poêle, des morceaux de ferraille. Accrochés à une ficelle, des fers à cheval de différentes sonorités donnaient la gamme complète qu’un mastodonte, un forgeron à demi nu, frappait à coups de brochoir. Thierrois acheta sa bouteille de vin, son verre, les emporta à l’écart, réfléchissant en regardant les couples se livrer à toutes les excentricités et aussi à des actes libidineux qui le choquaient profondément. Il attendrait deux heures du matin pour rentrer chez lui, en évitant la porte du bas. Les Richelet avaient dû se procurer son adresse. La Bachelin aurait vendu n’importe qui. Guettaient-ils son retour, tapis dans les ruines voisines d’une maison en torchis écroulée depuis peu ?
Une grosse fille blonde lui lançait des œillades assassines quand une autre, au visage tavelé, chuchota à son oreille. La blonde regarda Thierrois avec dégoût, finit par cracher dans sa direction. Beaucoup de gens connaissaient son activité de porteur d’enfants, Rougot le premier.
Il pénétra dans sa maison par un soupirail de cave dont il avait depuis longtemps descellé les barreaux. Un ivrogne y logeait pour deux francs par mois, vivant le plus souvent dans ses déjections. Il atteignait un tel ahurissement que, lorsqu’il voyait un locataire emprunter ce passage, il le rangeait dans la sarabande de ses hallucinations, ces rats et ces serpents qui le hantaient de plus en plus souvent.
Grelottant dans sa mansarde glacée, n’osant allumer du feu, s’entortillant dans des couvertures, Thierrois essaya de dormir, mais toutes les heures il se précipitait à sa fenêtre pour surveiller la rue.
Au matin, une intuition lui fit quitter son logement et se cacher dans les ruines voisines. Peu après, un cheval piaffa dans la neige fondue du chemin et ce bruit l’alerta. Le fiacre se dessina dans la brume, la portière claqua et le gandin apparut, essayant d’éviter les flaques, essuyant même ses bottes avec son mouchoir. Thierrois glissa vers la voiture, à l’abri d’un pan de mur encore debout, craignant que le neveu ne pénètre dans les ruines. Lorsqu’il découvrit qu’il n’était plus qu’à deux, trois mètres de la voiture, il ne bougea plus, terrifié.
— Il a dû venir, mon repère n’est plus en place, annonça le neveu de retour.
Thierrois frissonna. Ils avaient donc tout prévu.
— Nous ne pouvons attendre, mais nous finirons bien par le retrouver et l’enverrons rejoindre cet imbécile de Rougot.
Avait-il bien entendu, l’oncle avait bien prononcé le nom du vieil employé de la compagnie de remise ? Rougot. Pourquoi rejoindrait-il Rougot ? Il se refusait à donner un sens à ce sous-entendu. À nouveau le cheval patouilla dans la neige fondue et la boue. Le neveu avait dû s’installer à l’intérieur, l’oncle conduisant l’animal. Courant plié en deux, presque à quatre pattes, Thierrois les suivit sans se faire voir, embouqua une ruelle qui rejoignait la rue de l’Enfer. Il vit la voiture tourner vers la place, trottina, à la fois désespéré et hargneux, épouvanté et prêt à sauter à la gorge du premier qui l’agresserait. Le fiacre s’éloignait dans Saint-Jacques vers la place de la barrière de Fontainebleau. Il ne courait plus, marchait, les poumons en feu, certain à chaque inspiration d’avaler des lames acérées. Il ne les rejoindrait jamais, n’oserait jamais les affronter, mais ce fiacre noir avec ce cocher enfoui dans cette houppelande démesurée et ce chapeau de castor le fascinait. Il ne savait le formuler franchement, mais c’était son destin qu’il suivait, sa mort, avec ce dandy porteur d’un pistolet. Il essayait de reprendre son souffle tout en regardant les rares passants auxquels il aurait aimé crier : « Cette voiture là-bas, ce faux fiacre, il emporte deux assassins. Ils ont tué monsieur Maletère, un vieil employé nommé Rougot, ils veulent me tuer aussi. Aidez-moi à les arrêter. – Allez donc vous plaindre à la police », lui rétorquerait le premier qu’il interpellerait. Et la police ne trouverait rien, et les Richelet s’en sortiraient blancs comme neige. Place de la barrière de Fontainebleau, il tourna en rond, passa deux fois devant le propylée de Ledoux incendié en 89 mais encore debout avec ses arcades. Trop nerveux pour réfléchir, il faillit pénétrer dans la célèbre guinguette « Tivoli », se ressaisit. On ne venait pas jusqu’à ce carrefour pour rejoindre le centre-ville. Les Richelet s’étaient forcément dirigés vers le sud et un espoir insensé l’exalta : auraient-ils décidé de quitter Paris, de s’enfuir ?
Il n’était pas à son aise dans ce bas quartier mal fréquenté où, disait-on, la police ne se hasardait que rarement, laissant la place aux gendarmes d’au-delà des barrières ou encore à la troupe, quand le brigandage et les crimes se multipliaient.
Il aperçut, devant cette masure de maréchal-ferrant, le fiacre noir, le cheval attaché à un anneau, mais son premier réflexe fut de ne rien voir, de n’y prêter aucune attention. Il était temps pour lui de faire demi-tour, de se réfugier en ville, de changer de logis et de se trouver une autre occupation. Se fondre dans l’inconnu d’un autre quartier, se faire oublier, seulement se faire oublier. Il ne demandait pas grand-chose. Il continua de marcher vers la barrière de Fontainebleau puis soudain fit demi-tour. Il ne pouvait se résigner. Après avoir confié la voiture et le cheval au maréchal-ferrant, les deux hommes n’avaient pu que se rendre en un seul endroit. Dans cet apparent désert aux cahutes informes dispersées, aux buissons rachitiques, grouillaient dans une clandestinité entretenue avec soin les membres d’une famille effroyable, tous voleurs, assassins, dépeceurs, profanateurs. Et aubergistes pour tromper leur monde. La pension du Vigneron ! Le repaire de la racaille interdite de séjour en ville. Dix francs le mois, ou la semaine, ou le jour, ou l’heure, dix francs toujours. L’endroit choisi pour des criminels comme les Richelet.
Dans le froid humide, n’ayant rien mangé depuis vingt-quatre heures, il attendit, caché par un saule pleureur qui perdait ses dernières feuilles dans une mare boueuse où nageaient des canards. En fouillant la vase de leur bec ils en libéraient une puanteur de sentine. Appuyé à son arbre, ensommeillé par le barbotage incessant des canards, il crut venue la fin de sa vie. Paralysé par le froid, le manque de nourriture, la certitude de sa mort proche, il attendit des heures. Ils ne sortirent de chez le Vigneron qu’à la nuit. Ils passèrent sur le chemin, le pas vif, conquérant. Ils avaient disparu depuis longtemps qu’il ne parvenait pas à s’arracher à son saule, à cette mare. Les canards s’en allèrent en file indienne vers une bicoque lointaine.
Après dix ans de bagne à Toulon, le Vigneron s’était installé là, profitant du magot qui l’attendait à sa libération, n’ayant jamais avoué la trentaine de vols sanglants qu’on lui reprochait. Des chiffres invérifiables mais considérables couraient sur sa fortune.
Le Vigneron le reconnut. Deux ans plus tôt il l’avait fait venir pour lui remettre deux enfants inconnus. Assis dans sa cuisine, il surveillait le couloir d’entrée.
— Voilà la nounou à moustache, ricana-t-il. Pas de lardons aujourd’hui. Tu aurais dû venir un mois plus tôt, y en avait un.
Dans ce milieu, parler franchement c’était se jeter dans les désagréments ou dans le labyrinthe de négociations féroces.
— Dix francs la chambre, un franc le repas, cinq sous la demi-pinte de vin ou le petit verre, récita le Vigneron.
Dix francs pour s’enfoncer encore plus dans cette machine qui le broierait tôt ou tard ? Il ne pouvait plus reculer. Il paya pour la chambre, reçut la clé, une pinte de vin qu’il alla boire dans la salle à manger. Il finit par jouer aux cartes avec des pensionnaires, de pauvres bougres certainement prêts à le voler, à l’égorger au besoin. Il s’arrangea pour perdre un peu, abandonnant jusqu’à cette avarice qui réglait chaque geste de son existence.
— Les deux hommes de tout à l’heure, un en houppelande, l’autre en jaquette, ils ont leurs habitudes ici ?
Les joueurs s’esclaffèrent. Un vieux à demi aveugle – une taie blanche noyait son regard – lui envoya son coude dans les côtes :
— C’est un dab et sa tante, chambre 17. Deux fois la semaine. J’entends le chérubin soupirer de plaisir depuis ma chambre.
Stupéfait, oubliant le jeu, il se fit rabrouer. Ainsi donc les Richelet venaient là deux fois par semaine pour cacher leur passion coupable ? Alors que rue de Vaugirard ils avaient toute facilité pour s’y livrer ? Il n’y croyait pas mais connaissait au moins le numéro de leur chambre.
Vingt sous pour un repas abondant et quelconque. Il discuta avec une marchande d’allumettes qui parcourait les rues, deux paniers aux bras. Les deux hommes, lui apprit-elle, ne s’attardaient guère dans leur chambre. Avant eux une fille y avait vécu un mois après la naissance de son enfant.
— Elle se nommait Sauvignon, tu connais ?
Allongé sur son lit dans la cellule austère baptisée chambre, il se persuada que sa chance de survivre était d’habiter dans un des repaires des deux monstres. Une finasserie qui le mettait provisoirement à l’abri, d’autant que les Richelet ne s’attardaient jamais dans la salle à manger, ne fréquentaient personne, s’enfermaient dans leur chambre dès leur arrivée. Alfred et son oncle venaient-ils pour assouvir leurs désirs secrets ? Où bien se livraient-ils à une comédie dangereuse ? Il caressait l’idée de les dénoncer pour leur vice. Puis il en vint à se dire que s’ils prenaient des risques aussi apparents c’était pour dissimuler une activité bien plus dangereuse encore.
À trois heures de la nuit il se réveilla, trempa une allumette phosphorique dans le petit flacon de vitriol et regarda sa montre à cette flamme. Il avait acheté le fagotin d’allumettes et l’acide à la grosse femme, Mélie. Il se leva, éclaira sa bougie, usa de la cire pour enrober sa propre clé, alla l’enfoncer dans la serrure de la chambre 17, obtenant une belle empreinte. Il savait où, pour un franc, il recevrait une fausse avec ce moulage. Il se rendrait aussi faubourg Saint-Antoine prendre des nouvelles de Rougot, se refusant à donner un sens sinistre aux paroles des Richelet.